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13/10/2017

Cinéma

Blumroch m'a fait découvrir cet excellent billet de Paul Fortune auquel j'adhère à 100% :

Le cinéma est mort

Publié le 18 septembre 2017par paulfortune1975

J’ai lu ici un article intéressant sur la mort de la cinéphilie, ou du moins sur sa disparition progressive. Il est certain que le cinéma n’est plus ce qu’il était et que la passion dévorante qu’il pouvait inspirer ne se justifie plus au regard de la production actuelle. C’est particulièrement ce passage qui a retenu mon attention :

« …ce que déplore Jean-Baptiste Thoret depuis des années, c’est la disparition de la classe moyenne cinéphile, ce cadre commun, qui, sans érudition préalable, permettait de discuter de Bette Davis ou Gary Cooper à la cantoche sans avoir besoin de rappeler qui ils sont. Il n’y a plus de cinéphilie possible quand l’ère du temps parle une autre langue que celle du cinoche, qu’il soit intello, bisseux, auteuriste, populaire, ou affublé de n’importe quelle autre étiquette. »

C’est très bien vu. Le cinéma est au départ une attraction foraine, un divertissement populaire qui fonctionnait d’autant mieux qu’il était muet et pouvait s’adresser aux illettrés de tous les horizons, notamment aux États-Unis lorsque de nombreux immigrants ne parlaient pas nécessairement anglais. Le temps aidant, les films sont devenus le divertissement de la classe moyenne et constituait une véritable sortie, souvent en couple ou entre amis. Il y avait alors tout un rituel qu’on pu encore connaître ceux qui fréquentait les cinémas dans les années 80, et parmi les kilomètres de navets produits entre les années 40 et les années 80 surgissaient d’authentiques chef-d’oeuvres. Ici ou là se développait un cinéma bis de connaisseurs et d’aficionados qui court-circuitai le bon goût mais offrait une alternative parfois atrocement nanarde et parfois atteignant des sommets de poésie. La classe moyenne disparaissant progressivement, accaparée par les nécessités immédiates d’une survie dans un monde qui menace de les pousser du côté des classes populaires si elles ne réussissent pas à se maintenir dans le sillage de la classe managériale et médiatico-politique. Dès lors, le cinéma qui lui était destiné ne peut plus survivre. Il doit se muer en blockbuster pour ado et jeunes adultes incultes ou en séries racoleuses pour cadres fatigués ou accros du streaming. Il peine à être autre chose que le divertissement forain des origines, témoins ces films extravagants bourrés d’effets spéciaux qui tiennent plus du train fantôme ou du roller-coaster que d’autre chose.

Je note aussi que le cinéma est dépendant de la technique plus que n’importe quelle autre forme de création à vocation éventuellement artistique – car le cinéma n’est pas un art mais un divertissement industriel de masse qui peut, parfois, faire surgir quelque chose qu’on peut considérer comme relevant de l’art. La technique ayant évoluée, elle a influencé le mode de consommation même des films. On ne va plus en salle mais on consomme chez soi, via internet. Le rituel a disparu, le film, quel qu’il soit, devient un objet de consommation immédiate, une expérience qu’on peut interrompre à tout moment. L’inflation des dvd puis des supports purement numérique a cet effet paradoxal qu’on ne revoit plus guère les films, alors qu’auparavant, un film déjà ancien de quelques années qui était reprogrammé attirait d’autant plus le cinéphile que l’occasion ne se représenterait peut-être pas de sitôt. J’ai constaté que je retenais d’autant mieux les films qui me marquaient que je les avais vu en salle il y a longtemps, alors que ceux que je voyais directement à partir d’un dvd que je possédait chez moi ne me laissait en général presque aucun souvenir.

Le cinéma étant redevenu du consommable, au sens de jetable, il est normal que ceux qui le font ne se soucie plus guère d’être des artistes intègres. La boursouflure des films hollywoodiens actuels témoigne d’une mégalomanie typique des fins de règne. Il y a quelque chose de néronien dans ces grands spectacles qui jouent l’épate jusqu’à l’écoeurement. Il est fascinant de voir comme le cinéma, à son insu, épouse parfaitement ce phénomène d’usure de la classe moyenne des pays occidentaux en conjonction avec une évolution technique sans précédent qui, dans d’autres champs, permettent une emprise accrue des États et des multinationales sur les peuples.

La démocratie libérale que nous avons connu depuis la guerre est une parenthèse née de conditions exceptionnelles de croissance, et le cinéma en a été un des symptômes les plus fascinant. Il semble que cette parenthèse soit en train de se refermer progressivement, et avec elle meurt le cinéma comme expérience unique, qui se débat constamment depuis deux décennies dans le filet du remake incessant, effet nécessaire de la possibilité pour les créateurs de films de revoir presque à l’infini n’importe quel film. Ce qu’on pourrait croire une source d’inspiration infinie et féconde est en fait stérilisant. Les cinéastes de la génération d’avant la vidéo ne voyaient les films qui les inspiraient qu’une ou deux fois, ce qui les obligeaient à créer pour meubler les trous dans leurs souvenirs et les empêchaient de sombre dans l’imitation formelle, le gimmick permanent et la citation systématique. Certains pensent que ce vide créatif n’est que temporaire, et que de nouveaux cinéastes surgiront à la prochaine génération. Je ne suis qu’à moitié d’accord avec cela : le cinéma est déjà mort. La prochaine génération fera autre chose, qui ne sera plus exactement du cinéma.

 

Commentaires

@Pharamond : J'approuve, comme vous. ;-) Joseph Mankiewicz comme Albert Lewin peuvent désormais faire office de mots de passe pour vieux, très vieux réactionnaires, avec Ava Gardner, Gene Tierney et Bette Davis. Mais j'avoue que de mon vivant, *in illo tempore*, les connaître, ces noms, c'était déjà la marque du tardif ciné club post Apostrophes (ce me semble).

Écrit par : Blumroch | 13/10/2017

Je me souviens avoir veillé, seul ou avec un membre de ma famille, pour voir ces pépites en noir et blanc sous-titrés. L'heure tardive, la présentation en voix off, le système des cycles... tout concourait à un certain mystère qui me ravisait et m'incitait à découvrir et aimer le cinéma...

Écrit par : Pharamond | 13/10/2017

... avec Ava Gardner, Gene Tierney et Bette Davis.
++++++++++++++++++++++++++++++++++

Et pour que la plus belle ne soit pas oubliée:

https://youtu.be/8ZfPCOZF29A

Écrit par : UnOurs | 13/10/2017

J' avais lu ce texte , vu que Paul Fortune est dans "mes favoris" , et l' avais diffusé aux amis . Heureux de voir que nous partageons des valeurs en commun . Ahh le cinéma .. je m' en suis éloigné en quittant Paris il y a .. quatre décennies .. avec un bon pote on allait dans les salles "d' art et d'essais" , le "studio Bertrand" , le "studio Parnasse" , "le Ranelagh" magnifique salle qui a servi à l' émission "la dernière séance" d' Eddy Mitchell (c.. de gauchiotte!) ...

Écrit par : EQUALIZER | 13/10/2017

Veronica Lake avec la musique de "Love is Blue" : sublime moment !
Merci UnOurs ;o)

Écrit par : téléphobe | 14/10/2017

Je t'en prie :-)

Écrit par : UnOurs | 14/10/2017

"Crazy water Says
il y a 1 an
I'm 36 now and I am raising my kids on these classics because heaven help us with the garbage we have today."

https://youtu.be/v2ssbgThljU

Écrit par : UnOurs | 14/10/2017

UnOurs > Nostalgie, nostalgie... et il est vrai que Veronika Lake est belle.

Écrit par : Pharamond | 15/10/2017

Celle-là est pas mal non plus (quelle scène magnifique):

https://youtu.be/_n1XZgsDX88

Écrit par : UnOurs | 15/10/2017

@téléphobe : Pour l'anecdote, "Love is blue" est la terrifiante musique d'un des meilleurs épisodes du feuilleton *Millenium*, intitulé "A room with no view" ("L'apprentissage de l'ordinaire" dans la version française). C'est par ce thème musical que le diable incarné en Lucy Butler y exprime la démoniaque volonté de l'ordre social : contraindre les plus brillants à entrer dans le rang, à *obéir*, à renoncer, pour mener une terne existence faite de désespoir tranquille. Illustration parfaite. ;-)
(bis repetita...)

Écrit par : Blumroch | 15/10/2017

UnOurs > "Rio Bravo" ou quand le cinéma américain exprimait de nobles idées simplement.

Écrit par : Pharamond | 15/10/2017

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