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29/09/2015

Bribes d'Occident (31)

ROMA d'Olivier Astrologo

 

Champ d'étoiles (8)

Samedi 20 juillet 2002

6me étape – D'Onesse-Laharie à Taller – Environ 23 km

Un fois la brume matinale dissipée, ciel bleu qui se pare d'un voile orageux dans l'après-midi.

Hier, la propriétaire de l'hôtel m'a demandé la raison de mon pèlerinage et tous les motifs que je donnais d'habitude m'ont paru inexacts. Comme je lui est répondu que je ne savais pas, elle m'a dit que je le saurai en arrivant à Saint-Jacques.

Parti en forme très tôt dans la matinée. À peine sorti du village la forêt se referme sur moi et la fraîcheur aidant je ressens un moment de bonheur presque euphorique. Bien que je ne sente pas encore le poids du sac sur mes épaules j'aimerai ne rien porter et m'en aller les mains dans les poches, léger. Pourtant ce que j'ai dans le sac ce ne sont pas seulement des provisions, des vêtements de rechange et mon nécessaire de toilette c'est aussi mon statut d'être humain, le tribut à payer pour en être un. Sans ce fardeau je n'aurai bientôt plus grand chose d'humain ; je ne sais pas faire ma toilette en me léchant ni pêcher ou chasser à mains nues. La nature nous a pleinement et définitivement expulsé de son sein. Toute communion même sincère avec la nature ne peut être que ponctuelle et superficielle. Je n'apprécie ce chemin dans les bois seulement parce que je l'emprunte avec de bonnes chaussures et avec un sac qui ne me fait pas trop mal aux épaules, Tous produits issus de la technologie humaine. Mais peu importe, je me sens bien, heureux même. Je me dis qu'en même temps, les seuls dangers réels qui me menacent sur le Chemin viennent aussi paradoxalement des hommes. Je peux être renversé par une voiture ou mordu par un chien qui aurait passé sa clôture mais je ne vois pas picoré à mort par une corneille ou chargé par un chevreuil enragé. Un instant plus tard un moucheron vient m'agacer, mon pied se remet à me tourmenter et le charme est brisé.

En traversant Lespéron je visite l'église restaurée avec le mauvais goût du XIXe mais le clocher donjon est impressionnant de l'extérieur. La supérette ne prend pas la carte bancaire et son propriétaire en est tout ennuyé. Et moi je n'ai toujours pas de provisions.

Un couple de cyclistes d'une soixantaine d'années arrivant face à moi s'arrête, ils ont l'équipement et la coquille des pèlerins. La femme me demande avec un fort accent que je crois germanique si je vais à Santiago. Je confirme et une courte discussion s'engage. Ils en reviennent et me disent que l'aventure vaut vraiment le coup. Ils sont partis de Chartres le 1er juin et ont pris leur temps. Nous nous souhaitons bonne route. Hier, j'en ai rencontré deux autres avec à peu près le même profil en arrivant à Onesse mais trop fatigué je n'ai pas engagé la conversation et ils ont continué leur route.

Arrivé à Taller, j'entre dans l'unique bar-épicerie dans lequel le maire aurait dû me laisser la clé. Rien. Un vieux monsieur appelle le maire et me donne la réponse : la secrétaire a oublié de lui faire la commission. Il va venir mais ne donne pas d'heure. Je patiente 1h30 à une table en sirotant un Coca, en faisant quelques menus achats pour survivre jusqu'à Dax et en lisant le moindre article du Sud-Ouest puis je vais attendre dans le parc ombragé par de beaux tilleuls de la Mairie-Poste-local pour pèlerins. Décidément les bâtiments à Taller ont tous plusieurs fonctions, même le clocher de l'église est fortifiée en donjon. Je complète mon journal sous les frondaisons mais toujours pas de maire. J'en profite pour appeler Mme D*** pour la prévenir de mon arrivée demain. Elle se propose de venir me chercher. C'est très gentil et je la remercie mais je refuse. En suivant, j'appelle Manu pour lui raconter un peu.

Je vais boire une bière en terrasse. Les clients commencent à arriver, beaucoup de personnes d'un certain âge qui parlent chasse et Tour de France en attendant la belote. Le maire arrive enfin, cela doit faire 4 heures que je l'attends. Il doit avoir plus de 60 ans et s'expriment par phrases courtes qui tiennent du borborygme. Il m'amène visiter le local qui jouxte la mairie mais avant il tient a tamponner ma crédentiale. J'ai déjà le sceau du bar-épicerie mais je sens que mon refus le vexerait. Après tout, il s'est dérangé un samedi pour moi. Ensuite, visite du local qui ressemble plutôt a un squat sordide. Il me dit que l'appartement va bientôt être refait pour être loué. Le pèlerin qui m'y a précédé a laissé ses détritus et après on s'étonne que les municipalités rechignent à mettre des locaux à disposition. Il me propose de dormir à l'étage parce qu'il y a de la moquette. En fait, elle est sale, sent la poussière et la moisissure. Je le remercie et une fois qu'il est parti je choisis la cuisine carrelée au rez-de-chaussée. Un coup de balai emprunté au bar et couverture de survie plus sac de couchage rembourré avec mes rechanges égale matelas. Je dormirai habillé, mal sans doute mais demain l'étape est plutôt courte et au bout il y a Dax et la civilisation. De retour au bar je demande ce que je peux avoir pour les 1€20 qui me restent en poche. Le patron qui semble en fin de journée avoir un peu abusé de son whisky me demande de choisir, c'est offert. Peu après la conversation s'engage avec un client très intéressé par le Chemin et qui m'offre un verre à son tour ainsi qu'une petite plaquette qui balise le chemin. Il est tard et je vais me coucher. À Taller la population n'a pas le même sens de la générosité que la municipalité.

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La Mairie-Poste–local pèlerin