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30/11/2008

Police

 

     En mai 68, j'étais prof de philo dans un lycée. J'ai participé au mouvement, avec les autres profs. Nous parlions pédagogie, critiquant notre propension à négliger la créativité des élèves. Une de nos discussions a tourné sur les surveillants : on pouvait se passer de ce corps de métier, il suffisait de faire appel à l'autodiscipline des élèves... J'ai souvent repensé à cette discussion, plusieurs années après, alors que j'étais entrée dans la police et que je me trouvais confrontée, par mon nouveau métier, à une masse de faits malveillants, violents, cruels, tous significatifs de l'aversion ou du mépris que les hommes sont capables d'éprouver les uns pour les autres. J'ai alors vraiment pris la mesure de notre naïveté. Notre foi tranquille dans la capacité d'autodiscipline reposait, en fait, sur le postulat que les lycéens étaient raisonnables par nature. Nous ne nous rendions pas compte que si nos élèves étaient effectivement adorables, dans ce lycée de Redon, c'est d'abord parce qu'ils étaient bien élevés.

     Or, le mouvement de mai allait saper les bases de cette éducation, avec son paradoxal slogan « Il est interdit d'interdire » : la génération 68 allait se sentir délégitimée à imposer un ordre, des codes, des règles. Ne voulant pas se renier en adoptant des attitudes normatives, elle allait se refuser à gronder, élever la voix, faire les gros yeux ou donner des punitions. Elle n'allait plus éduquer qu'en implorant d'être écoutée, en donnant des explications à n'en plus finir, en se livrant au chantage aux sentiments. Les enfants conditionnés à se trouver sur un pied d'égalité avec les adultes allaient donc se trouver face à des maîtres estimant qu'« ils n'étaient pas payés pour faire le gendarme dans leur classe », ce qui allait ouvrir la porte aux rapports de forces. Dans le même temps, un hiatus allait se creuser entre la mentalité de mai et celle de populations étrangères usant, au sein de la famille, d'une autorité basée sur la violence : si la plupart des enfants de ces cultures s'adaptent au climat de liberté, les plus turbulents posent des problèmes graves lorsqu'ils ne trouvent pas, face à eux, d'adultes solides, capables de les maîtriser. Ce qui me frappe aujourd'hui, c'est l'extraordinaire optimisme qui prévalait concernant la nature humaine. On croyait définitivement acquis le respect absolu des personnes et l'amour de la loi, alors que ces valeurs étaient le fruit laborieux de l'éducation démocratique, enracinée dans le message évangélique. Depuis peu, on tombe de haut. Le vernis de civilité se craquelle, on voit resurgir la violence dans la société. Dans certaines cités, les pulsions les plus cruelles se déchaînent au sein de bandes se livrant au martyre des animaux, à l'intimidation des faibles, aux séquestrations dans les caves et actes de barbarie sadiques commis en groupe, dans le cadre de règlements de comptes... Si la violence est toujours prête à renaître, c'est parce qu'elle constitue un potentiel naturel. Ses racines sont en nous. Il faut prendre au sérieux cette dimension de notre existence, sortir de l'angélisme qui justifie la violence quand elle est lointaine ou la recouvre d'un voile pudique quand elle devient dérangeante (auquel cas on reproche à la presse d'oser la montrer). C'est pourquoi j'ai voulu, en tant que policier des Renseignements généraux, réveiller les gouvernants, mais aussi, en tant que pédagogue, appeler les enseignants à davantage de réalisme, tout en sachant, bien sûr, que l'essentiel se joue en amont, dès le berceau. Dans l'école, il faut que les règles soient incarnées dans une autorité, qui doit avoir le dernier mot, savoir imposer le silence, quitte à donner la parole au moment où cela est convenable. Il nous faut donc assurer notre condition humaine : nous ne sommes pas pur intellect, nous avons aussi un corps qui nous sert à nous exprimer. Le maître et l'élève ne sont pas deux individus abstraits, avec les mêmes droits. Ils sont membres d'une même institution qui les englobe, qui génère des codes et qui, par sa transcendance et la noblesse de ses objectifs, légitime à la fois l'autorité de l'un et l'obéissance de l'autre.

     Dans la société globale, il importe que les policiers, qui incarnent la loi, soient reconnus et soutenus, car ils sont les derniers remparts contre la violence, quand tout le reste a échoué.

 

Lucienne Bui Trong

Violence : les racines du mal

 

Commentaires

Cela me rappelle un vieux journaliste que j'ai connu dansn une autre vie et qui disait toujours en recevant les depeches des faits divers (types: "Monsieur X a tue sa femme a coup de hache. Il a declare a la police que ca faisait 3 fois de suite que la soupe etait froide...") "c'est fou ce que le gens sont mechants..."

Écrit par : Woland | 30/11/2008

Enfin... quand ça fait trois de suite que la soupe est froide...

Écrit par : Pharamond | 30/11/2008

Notre capacité de violence existe pour la chasse et la légitime défense. L'éducation consiste à la cantonner à cela. Tout le monde; non, presque tout le monde, a une conscience, mais comme les autres aptitudes, il faut la former. La former, c'est inculquer les limites. Limiter, c'est punir.

Écrit par : Ben | 01/12/2008

Oui, mais c'est trop réac' pour nos dirigeants et nos "élites".

Écrit par : Pharamond | 01/12/2008

doit-on faire confiance au discours de quelqu'un qui est passé de la philosophie aux RG ? je vous le demande ? ;)

Écrit par : Paul-Emic | 02/12/2008

On peut se poser la question, effectivement. Je suis d'accord avec le texte ; la personne, c'est autre chose.

Écrit par : Pharamond | 02/12/2008

Cette personne n'avait pas lu assez de classiques ni de textes historiques, elle saurait que la nature de l'homme est immuable, n'en déplaise aux évolutionnistes.
J'en déduis qu'elle est de gauche ou du moins fortement polluée par l'idéologie de gauche, progressiste en somme.
Si évolution il y a, dans la nature humaine, soit elle s'effectue par paliers brutaux, soit sur une telle échelle de temps qu'elle reste imperceptible à l'aune des temps historiques.
Dans les deux cas tout se passe comme si elle n'évoluait pas.
On a connu des temps sauvages et des temps très policés , nous reverrons les mêmes revenir (nous ou nos descendants)

Écrit par : Paul-Emic | 03/12/2008

Inéluctablement... Essayons de rester debouts le peu de temps qu'il nous est imparti, à nous pauvres mortels.

Écrit par : Pharamond | 03/12/2008

Les commentaires sont fermés.