16/07/2026
Carte blanche (72)
Laissée à br
Très humble proposition
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Alors que vous rédigiez les lois *** pour la réforme du Code du Travail, vous auriez formulé cette singulière prédiction : "Dans deux ans, grâce à nous, les trois quarts des Français seront syndiqués". Vous pourrez réutiliser ce patron presque mot pour mot, avec cette fois davantage de raisons, dans une annonce que la réalité, mieux contrôlée, ne pourra pas démentir : "Dans deux mois, grâce à nous, les trois quarts des demandeurs d'emploi auront disparu". Voici comment.
En droite logique, de nombreux chômeurs, surtout parmi les chômeurs de longue durée, choisiront de n'être plus, officiellement du moins, des chômeurs : non seulement ils échapperont ainsi au mépris général et à celui de leurs proches, mais encore ils ne renonceront à rien d'essentiel puisque leur subsistance sera garantie sous une autre forme – qu’on change le nom, et on change le sentiment, et on change la réalité. Ils n'auront même plus à faire semblant de chercher l'emploi que la société, pour son bien, a décidé de leur refuser définitivement. D'autres chômeurs choisiront de garder le confortable statut de chômeur à plein temps, abusant de la légalité, extorquant toujours à l'Etat des indemnités de chômage et diverses allocations telles que le R.M.I. Ces égoïstes, majoritaires sans nul doute, sont indispensables pour la seconde étape du projet, car ils devront faire l'objet d'une habile campagne de dénigrement et même de harcèlement : vos habituels relais médiatiques devront travailler à donner de ces mauvais chômeurs l'image de véritables vampires qui exploitent la collectivité sans contrepartie aucune. De savants économistes démontreront, nombres à l'appui, le poids financier insupportable de ces profiteurs de la solidarité sur la consommation des ménages et sur le budget des classes jeunes de la population ; des experts en démographie génétique gloseront non seulement sur le caractère presque certainement héréditaire du chômage mais aussi sur la tendance funeste des chômeurs à faire plus d'enfants que la moyenne nationale afin d'obtenir des allocations supplémentaires ; de respectés éditorialistes feront l'éloge des ex-chômeurs, héros du chômage qui auront choisi de disparaître des statistiques et des registres du R.M.I. pour ne plus peser sur leurs contemporains ; la presse sociologique consacrera de longs articles à la multiplication des suicides de malheureux chômeurs ou ex-chômeurs (qui tous auront laissé d'émouvantes lettres pour dire leur honte dans la vie et leur rédemption dans la mort) ; les services fiscaux laisseront entendre que de nouveaux impôts et taxes sont à l'étude pour financer les dépenses, toujours plus importantes, liées à l'indemnisation des chômeurs officiels ; les politologues autorisés expliqueront, avec graphiques et présentations PowerPoint, que les chômeurs sont majoritairement hostiles au Grand Marché Unique, qu'ils ne s'intéressent pas à Internet et qu'ils votent massivement pour les débris d'une extrême-droite ultra-fascisante, quand ils daignent encore s'intéresser à la chose publique ; des responsables syndicalistes diront leur vive inquiétude pour la Sécurité Sociale, menacée par les dépenses toujours accrues des chômeurs improductifs, comparables à celles consenties pour les retraités ; des figures emblématiques et désemparées d'associations humanitaires dénonceront la baisse considérable des budgets consacrés à l'aide aux pays en voie de développement et aux missionnaires qu'ils envoient vers la France ; cette baisse sera opportunément annoncée par le gouvernement au motif qu'un choix draconien s'impose désormais entre la généreuse mission de la France à -- et pour -- l'étranger et l'indemnisation des chômeurs nationaux ; exceptionnellement autorisé à paraître dans une importante émission politique à lui ordinairement refusée, le président d'un parti interdit par Bruxelles rappellera le mot fameux selon lequel "celui qui ne travaille pas ne doit pas manger", ajoutant que les chômeurs, en réalité, sont au chômage parce qu'ils refusent de travailler ; un obscur Collectif des Chômeurs Citoyens aura, dans un tract, le front d'exiger du gouvernement l'ahurissante inscription dans la Constitution d'un prétendu Droit au Travail (ce même Collectif renouvellera peu après son inadmissible provocation en évoquant l'obligation, pour les employeurs, d'engager les candidats les plus objectivement capables, et même de remplacer tout salarié en poste par tout chômeur démontrant, preuves à l'appui, l'incompétence ou simplement les moindres capacités du salarié en cause) ; enfin, sur le plateau d'une émission *intellectuelle* de télévision – ne pas rire --, des chômeurs hargneux surgiront à point nommé pour crier leur haine à l'égard des travailleurs et producteurs, osant même revendiquer un prétendu droit éternel et illimité aux indemnités ainsi que l'alignement des subsides ASSEDIC sur les salaires moyens, avec l'indécente revendication d'une prime pour Noël -- ce "happening" pourra longtemps être exploité avec profit, à chaque occasion. Les personnages négatifs seront, dans les films et feuilletons aux scénarios encore plus orientés que d'ordinaire, tous des chômeurs, souvent crypto-frontistes ou monarchistes. Très vite, à considérer la psychologie des foules, les chômeurs officiels feront l'objet de la réprobation générale, dans un climat de sourde hostilité -- pertinence éternelle de la vieille formule "divide et impera".
Vous aurez alors l'incomparable courage d'annoncer, *ad maiorem Europae gloriam*, la création de camps de concentration et d'extermination pour les chômeurs. Vous aurez évidemment pris la précaution, avant votre déclaration solennelle, d'organiser avec l'efficace concours des services de police, des Agences Locales pour l'Emploi et des Brigades Jeunes des Nouveaux Quartiers Populaires, le rassemblement, sans violences inutiles, dans le respect des Droits humains, de tous les chômeurs encartés : le nom de code de cette opération sera Vendanges Vertes, pour des raisons connues des oenologues. Comme ce grand aventurier qui fut par deux fois Président de la République, vous laisserez le temps au temps et les chiens aboyer -- car de certains esprits bornés prétendront sans doute contester votre décision, au nom des valeurs sociales et démocrates qui sont les fondements de la Grande Europe de Bruxelles. Vous aurez contre vous un quarteron de politiciens, de journalistes, de moralistes, de moralisateurs et de militants socialistes, tous coupés du pays réel, mais les peuples, adroitement convaincus par une propagande véridique, seront évidemment derrière vous. Vous expliquerez alors avec hauteur et fermeté les raisons de votre plan, dont vous assumerez sans états d'âme la responsabilité et la popularité (garantie par les sondages qui n'auront, cette fois, pas même besoin d'être orientés) : la survie de l'organisation sociale, économique, politique et commerciale était en jeu, qui exigeait une coupe claire dans les budgets, c'est-à-dire dans les catégories sociales inactives. L'élimination des branches toujours inutiles, souvent irrécupérables, parfois rebelles, était un sacrifice douloureux mais nécessaire au nom de l'abnégation universelle. Vous soulignerez le caractère absolument *exceptionnel* de la mesure, qui règle, *une fois pour toutes*, la question du nombre excessif des chômeurs, funeste héritage empoisonné des illégitimes gouvernements d'avant 1981. Au reste, pour emporter l'adhésion des éventuels derniers indécis, vous insisterez sur le caractère indolore et instantané du moyen retenu pour abréger les souffrances inconscientes des chômeurs égoïstes : des dômes à gaz mortels, dont aucun soi-disant historien révisionniste n'osera, cette fois, contester l'existence, fût-ce à titre de provocation indécente. Vous ajouterez d'ailleurs à l'intention des lettrés que l'écrivain Jean-Louis Curtis, de l'Académie Française, avait décrit un dispositif de ce type dans une nouvelle de science-fiction ; cette idée aura inspiré vos services techniques, qui auront toutefois refusé l'idée d'employer des bombes atomiques miniaturisées, pratiques mais indignes d'une grande puissance soucieuse d'écologie. En guise d'*ultima ratio reginae*, vous ajouterez en confidence chez TF1 avoir déjà refusé à une très importante firme internationale, spécialisée dans les cosmétiques et les produits pharmaceutiques, le droit d'exploiter les cadavres, réservant cette possibilité aux seuls services de la Santé Publique pour les greffes d'organes destinées à l’élite dirigeante, à l'exclusion de tout autre usage (vous pourrez même rappeler finement que l'opération Vendanges Vertes n'a rien de commun avec l'opération Soleil Vert) : les populations redoubleront d'admiration pour votre élégance morale, votre intégrité et votre souci de l'humain, même mort.
Incidemment, si, d'improbable manière, la question du chômage venait à resurgir, votre administration pourrait enfin appliquer avec succès les traditionnelles méthodes de camouflage, dont l'échec antérieur s'expliquait par le trop grand nombre de chômeurs. D'autres services gouvernementaux pourraient aussi traiter les nouveaux chômeurs au coup par coup – jeu de mots ! –, de manière plus radicale et plus discrète. Votre glorieux exemple, irréfutable dans sa logique et ses bénéfices, devrait évidemment inspirer vos collègues européens, confrontés eux aussi à la question d'un chômage excessif. Et si, dans les siècles prochains, le poids d'autres inactifs, comme les retraités et les personnes âgées, venait à se révéler insupportable pour les nouvelles jeunes générations, je veux espérer que ce plan, à peine modifié, saura inspirer vos successeurs – vous en aurez car, hélas !, vous n'êtes pas immortelle ! De fait, j'aime surtout à penser que cet éclatant succès politique et social vous apporterait en prime tous les soutiens populaires qu'impose encore une Constitution archaïque et dépassée afin de remporter les élections qui vous mèneront, Madame le Ministre, à la Présidence de la République, voire de l'Europe, à la hauteur des ambitions de vos géniteurs et de vos *partners in crime*.
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