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08/03/2026

Historiettes, contes et vaticinations (18)

J'ai retrouvé dans mes archives une petite histoire écrite il y a des années. Je l'avais mise de côté avec l'intention de la retravailler... sans l'avoir jamais fait.

 

Les Sombres

 

Assis sur un banc aux lames disjointes, Chloé et moi attendons devant le bar de l'hôtel. La veille, nous n'avions pas pensé à demander à Bob la durée de l'excursion. Il s'était contenté d’indiquer que c'était "dans les montagnes", en montrant les hautes collines qui barraient l'horizon, ce qui laissait présager une balade qui durerait sans doute au moins la matinée.

Chloé se tourne vers moi :

— T'es sûr qu'on a bien fait ? Il est bizarre, non ?

— Je le trouve plutôt sympa. Demain, on sera dans l'avion, alors je suis partant pour une dernière petite promenade.

En guise d'acquiescement, j'ai droit à un hochement de tête accompagné d'une moue résignée ; visiblement, l’enthousiasme de la veille est retombé.

Bob arrive presque à l'heure. Alors que nous nous attendions à partir immédiatement, il gare un pick-up japonais brinquebalant le long du trottoir, sourit de toutes les dents qu'il lui reste et nous indique le bar. Je jette un petit coup d’œil à Chloé, qui se contente de suivre. Après tout, il fait déjà très chaud, et on ne s'hydrate jamais assez.

Le temps d'un Coca pour Chloé, d'une bière pour moi et d'un rhum pour Bob, nous nous retrouvons en route, tassés dans la cabine du pick-up. Entre le bruit du moteur, les grincements divers et la musique de l'autoradio, il est très difficile de s'entendre ; aussi personne ne parle.

Nous avons rencontré Bob hier soir. Il est venu à notre table quand il nous a entendus parler français. Il s'est excusé poliment et, avec une fierté évidente de comprendre notre langue, il a engagé la conversation. Nous l'avons invité à s’asseoir et, après nous avoir posé quelques questions dont il devait déjà deviner les réponses sur notre raison d'être ici, il s'est présenté. Il vit dans un village à plusieurs kilomètres d'ici et gagne sa vie en transportant des marchandises et en servant de guide à l'occasion. Il parlait un peu français pour avoir été convoyeur pour un commerçant lyonnais venu s’installer en ville quelques années avant de repartir sans avertir personne.

— Go ! Parti ! Disparu ! insista-t-il en claquant des mains pour être plus explicite, nous faisant sursauter.

Il s'exprimait aussi dans un anglais pas moins approximatif, grâce à un travail de "manager" sur une exploitation forestière. C'est là qu'il a gagné son surnom de Bob, plus facile à prononcer que son nom indigène, et la casquette bleue fanée au logo indéchiffrable vissée sur sa tête. Nous l'avons compris grâce à son mélange des deux langues, bien que parfois accompagné de mots incompréhensibles de son dialecte. Il nous raconta quelques anecdotes pour accompagner les rhums que nous lui offrions. Impossible de démêler le vrai du faux, mais cela importait peu : l'homme était amusant, plutôt intelligent et semblait plus débrouillard que malhonnête. Sans doute grisé par l'attention qu'on lui portait et l'alcool, il finit par lâcher :

— Tu veux voir une chose interdite ?

Il disait toujours "tu" même quand il s'adressait à nous deux. Chloé et moi avons eu un léger mouvement de recul. Il comprit et enchaîna aussitôt pour nous rassurer. Ce n'était, en fait, qu'un endroit que l'on ne montrait pas aux touristes, un lieu particulier pour ceux qui vivaient dans la région. Il ne voulut pas en dire plus et nous proposa de nous y amener le lendemain matin pour une somme très modique. J'ai consulté Chloé du regard et nous avons donné notre accord.

Le pick-up quitte la route principale et emprunte un large chemin de terre creusé d'ornières boueuses et de flaques profondes dues à l’orage de la nuit précédente. Bob ralentit légèrement, plus pour ménager son véhicule que pour notre confort, et nous devons nous accrocher où nous pouvons pour compenser ses grands coups de volant et les cahots. Entre de vastes zones cultivées, nous traversons quelques hameaux dans lesquels nous roulons à peine moins vite. Chloé et moi nous crispons encore un peu plus en voyant poules, chiens et enfants attendre le dernier moment avant de s'écarter de notre passage.

Le paysage change bientôt et devient plus vallonné. Le relief aperçu depuis la fenêtre de la chambre d'hôtel est en fait plus élevé qu'il n'apparaissait alors, simple ligne sombre irrégulière au loin. Les habitations et les cultures se font plus rares pour disparaître complètement et laisser place à une forêt peu dense. Le chemin se rétrécit et s'achève brusquement au bas d'une colline. Bob gare son pick-up à l'ombre et nous descendons.

— Ça va ? interroge-t-il alors que nous descendons, visiblement éprouvés par le trajet.

Nous acquiesçons tout en nous étirant consciencieusement. Il nous laisse faire, pendant qu'il regarde sous le capot. Quand nous paraissons prêts à partir, il le referme et va dans l'habitacle attraper quelque chose derrière son siège. En le voyant y prendre une machette, une pensée inquiétante me traverse l'esprit : nous sommes loin de tout, nous n'avons prévenu personne et nous n'avons aucun moyen de nous défendre en cas d'agression… Chloé doit avoir eu la même idée, car elle se rapproche de moi et je lis un peu d'inquiétude dans son regard. Bob n'a l'air de rien remarquer ou préfère ne pas relever. Il nous sourit et nous fait signe de le suivre.

Nous prenons un sentier qui se révèle rapidement assez pentu. Avec nos chaussures de marche et la moitié de son âge, nous avons du mal à suivre le rythme de notre guide. Il s'en rend compte et de temps en temps nous faisons une pause pour reprendre notre souffle et nous désaltérer. La première fois, comme je remarque que Bob n'a pas de gourde, je lui propose la mienne avec quelques hésitations, un peu rebuté par son hygiène buccale visiblement perfectible. À mon grand soulagement, il refuse et m'indique qu'il y a de l'eau plus haut. En effet, moins d'une demi-heure de marche plus tard, nous arrivons à une petite cascade. Bob y boit les mains en coupe, enlève sa casquette et se passe la tête sous l'eau, puis s'essuie avec son T-shirt. Nous en profitons nous aussi pour laver nos visages et les débarrasser de la poussière et de la sueur. L'endroit est très agréable, avec pour seuls bruits le chant des oiseaux et le murmure de l'eau. Bob nous laisse tranquilles quelques minutes et nous désigne le sentier qui continue à grimper.

— Bientôt, nous encourage-t-il.

Tant mieux, car nous commençons à vraiment fatiguer. Heureusement, à part la pente, le chemin ne comporte pas de passage difficile, même si le temps resté orageux accentue la pénibilité de la marche. La piste s'arrête à un faux plat avec un ravin devant et à droite et une pente escarpée à gauche. Bob se tourne vers nous et, tout sourire, pointe sa machette :

— C'est là !

Ce qu'il nous désigne nous apparaît d'abord comme un simple éboulis à flanc de colline. Perplexes, nous regardons notre guide. Comme il ne dit rien, nous nous approchons. En fait, il s'agit d'un amoncellement de pierres vaguement triangulaire qui doit faire cinq ou six mètres de haut sur autant de large, avec à son sommet une zone sombre en creux, une sorte de passage.

— Je vais te raconter.

Nous nous retournons et, après l’aimable hâbleur d'hier et le guide peu loquace de tout à l'heure, nous avons droit à un troisième Bob, plus solennel. Il s'est assis sur un rocher à l'ombre et a posé sa machette à ses pieds. Près de lui, un tronc renversé semble nous inviter. Une fois installés, nous écoutons Bob nous expliquer, dans son jargon, pourquoi il nous a amenés ici.

Pendant très longtemps, les gens de son peuple ont été en conflit avec un autre peuple, dont le nom semble signifier "noir" dans leur langue, et Bob insiste :

— Very very dark.

Les locaux ayant un teint déjà très mat, je suppose qu'il s'agit d'une représentation symbolique : dans les histoires, l’ennemi est toujours plus sombre et plus sauvage. Les gens de ce peuple, que j’appellerais les "Sombres", vivaient la nuit et attaquaient les villages pour voler la nourriture et enlever les femmes qui se retrouvaient seules. Le jour, ils avaient disparu. Outre leurs mœurs nocturnes, le fait qu'on dise aussi que tuer un Sombre portait malheur ne contribuait pas à se défendre efficacement.

La situation dura des années, jusqu'à ce qu'un villageois plus brave et habile rapporte avoir suivi un Sombre jusqu'à la grotte où ils se terraient le jour. Comme c'était une personne en qui l'on avait confiance, les hommes de plusieurs villages se rassemblèrent, s'armèrent et le suivirent. Personne n'était rassuré, mais les choses duraient depuis trop longtemps.

Arrivés devant la grotte, ils mirent des branchages humides devant et allumèrent le feu. Les hommes se postèrent autour avec leurs arcs, prêts à tuer quiconque sortirait. Si on les tuait tous, personne ne serait maudit, et ils avaient amené le chaman qui faisait des incantations pour protéger les siens. Mais personne ne sortit. On craignit qu'il y ait une autre issue, et des hommes escaladèrent la colline pour voir s’il n'y apercevait pas de fumée signifiant une autre sortie. Rien. Le villageois qui les avait amenés certifia qu'il n'avait pas fait erreur. On finit par croire que les Sombres étaient tous morts intoxiqués sans être parvenus à sortir. Le chaman décida qu'à défaut de corps, il fallait boucher l’entrée et poster quelqu'un. Longtemps, les jeunes hommes se relayaient nuit et jour. Puis les années passèrent, et maintenant ce n'était plus que deux ou trois nuits par semaine, peut-être par manque de volontaires.

— Vous le faites encore ? demandé-je, étonné qu'une tradition issue de ce que je considère comme une légende puisse se perpétuer encore de nos jours.

— Oui. Faut pas qu'ils sortent, expliqua Bob comme s'il s'agissait d'une évidence.

Nous restons sans rien dire un moment, ne sachant quoi faire. Il finit par montrer le haut de l'entrée de la grotte, là où se trouve un passage.

— Va voir.

Chloé et moi escaladons les pierres branlantes pendant que Bob nous explique que des villageois viennent reboucher de temps en temps parce qu'on pousse les pierres. Il semble croire sérieusement que les Sombres dégagent un passage et que les siens doivent régulièrement venir réparer le barrage. Je pense plutôt que c'est l’œuvre de curieux, d’animaux ou des intempéries. Arrivés en haut, j'allume ma lampe torche. J'ai du mal à distinguer le sol à cause des rochers qui ont roulé depuis la barricade. Des racines pendent du plafond et des scintillements laissent penser que l'intérieur est très humide, peut-être suite à la pluie de la nuit précédente. La grotte semble profonde d'une douzaine de mètres, mais d'où nous sommes, il est impossible de distinguer si un coude la prolonge. J'hésite un instant puis renonce à aller plus loin ; nous ne sommes pas équipés. Chloé est de mon avis et nous redescendons prudemment.

Bob nous attend avec un petit sourire ; il doit prendre notre renoncement pour de la peur. Nous ne donnons pas d'explications et lui laissons la satisfaction de croire nous avoir convaincus.

Au moment où il se lève pour venir vers nous, une forte détonation nous fait sursauter, Chloé et moi, et provoque l'envolée des oiseaux des environs. Bob reste stoïque et, avant que nous puissions demander d'où cela provient, il indique la vallée que l'on devine derrière un mince écran d’arbustes et de broussailles. Nous nous y dirigeons et quelques coups de machette nous permettent de nous avancer jusqu'au bord de la falaise.

De là, on peut distinguer une forêt qui couvre en grande partie une vallée irrégulière entre de hautes collines, ainsi que la saignée d'une large route en construction. Elle est encore éloignée, mais on y distingue les nombreux engins de chantier et camions qui s'y déplacent. Plus près de nous, le nuage de poussière de l'explosion qui nous a surpris s'élève lentement en volutes grisâtres. Chloé et moi restons quelques instants à regarder l'horrible balafre qui serpente au fond de la vallée et quand nous nous retournons, Bob est déjà reparti sur le sentier.

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