29/05/2012
Éternité
Un des fuyards se retourna et décocha sans viser une flèche avant de prendre les jambes à son cou. Apollinadès tomba raide mort. La flèche lui avait traversé la nuque et lui était ressortie par la bouche au moment où il se tournait pour haranguer les soldats. S’écroulant dans la poussière, ses dents se brisèrent sur cette langue de fer. Toute la scène n’avait duré qu’un instant, drame violent, ramassé en profondeur, pur comme un profil de médaille antique.
J’ai toujours pensé que la mort était une chose laide et surtout insignifiante, mais là, dans ce paysage désertique, nu, je me dis qu’elle avait du caractère, qu’elle était un achèvement grâce auquel l’homme devient une partie intégrante de l’Histoire. Je pensai à ses jeunes héros de la Grèce. Dans son sacrifice inutile, Apollinadès les avait rejoints, ainsi que Léonidas et ses Spartiates, les phalanges d’Alexandre et les légionnaires des Césars. Je le revois encore s’élancer vers la mort comme s’il courait retrouver son épouse. Ah, Apollinadès, j’envie ta vie si droite et nette, sans ornement ni artifice, toute tendue vers un seul but ! Cette existence où il n’y a rien à ajouter ni à retrancher. Quel artiste tu as fait ! Aujourd’hui, la mort t’éteint, mais tu ne t’éteins pas. Aujourd’hui, tu quittes une lumière pour une autre lumière. Les uns diront que tu es mort, les autres que tu as été tué. Mensonge. Tu as ouvert la porte de ton ombre et tu y es entré.
Joseph Macé-Scarron
Trébizonde avant l’oubli
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